Il est des albums qui ne sont pas de simples œuvres musicales, mais des monuments, des témoignages d'une époque, des instantanés d'une âme à vif. En novembre 1974, Miles Davis, le géant, le visionnaire, était au bord du gouffre. Épuisé, tourmenté par les douleurs et les excès, il s'apprêtait à refermer la porte de son monde sonore pour une hibernation de cinq ans. Mais avant ce grand silence, il nous a légué un ultime rugissement, un double LP tellurique qui déchire le voile du temps : Get Up With It. Ce n'est pas qu'un disque, c'est une décharge électrique, un adieu flamboyant.
Contexte et écoute
Plonger dans Get Up With It, c'est s'immerger dans la fin d'une ère et le début d'un grand silence. Enregistré entre 1970 et 1974 et magistralement assemblé sous l'œil et les ciseaux du producteur Teo Macero, ce double album est le testament sonore d'un Miles Davis à bout de souffle, le corps rongé par la douleur et les excès, mais dont l'esprit n'a jamais été aussi libre et audacieux. Oubliez les conventions ; ici, la musique est une matière brute, malléable, poussée dans ses retranchements les plus radicaux. C'est l'apogée sombre et hypnotique de sa période électrique, un voyage sans retour où l'expérimentation règne en maître absolu, annonçant déjà une future réinvention.
Dès les premières secondes, on sent le poids de l'histoire, la mélancolie profonde et la fureur créatrice qui habitent Miles. Il ne se contente plus de faire hurler sa trompette passée à la wah-wah ; non, il s'assied lourdement derrière l'orgue électrique, assénant des nappes sonores d'une noirceur presque spectrale, bâtissant des cathédrales d'ombre. Le cœur battant de l'album bat au rythme lent et hypnotique de « He Loved Him Madly », un hommage colossal de plus de trente minutes à Duke Ellington, disparu quelques mois plus tôt. Cette pièce est une transe nocturne, envoûtante, où des guitares obsédantes, des percussions minimalistes et des flûtes planantes gravitent autour de l'orgue de Miles, créant une atmosphère d'une intensité rare. C'est ici, sans le savoir, qu'il pose les fondations de ce que l'on appellera bien plus tard le proto-ambient, une immersion sonore avant l'heure, où le temps semble suspendu.
Mais l'ambiance n'est pas monolithique, le génie de Miles réside aussi dans sa capacité à briser les schémas. Le décor bascule, le rythme se tord et se fait lourd, sauvage, d'une urgence presque prophétique. Sur « Rated X », les percussions frénétiques et les lignes de basse déchaînées vous agrippent aux tripes, révélant les prémices du drum and bass, vingt ans avant son avènement. Puis, « Calypso Frelimo » déboule, une déferlante de textures incisives, de funk psychédélique et de rythmes polyphoniques qui vous prend à la gorge, vous bouscule, vous désoriente. Chaque morceau est une exploration, une rupture avec ce qui précède, une invitation à se perdre dans les méandres d'une créativité sans limites, reflétant la tension et l'effervescence de son processus de création.
Get Up With It n'est pas un album que l'on écoute distraitement en fond sonore. C'est une œuvre dense, exigeante, parfois âpre et dissonante, mais dont la gratification est immense pour quiconque prend le temps de s'y immerger pleinement. C'est un voyage intense, un défi à l'auditeur, mais aussi un cadeau inestimable, révélant les profondeurs d'un artiste en pleine mutation, à la croisée des chemins. Tamisez les lumières, faites tomber le diamant dans le sillon de ce pressage original Columbia (réf. Pitman KG 33236), poussez le potentiomètre, et laissez ce monstre de création vous envelopper. Ce n'est pas seulement l'apogée d'une période, c'est une pierre angulaire de la musique moderne, un disque qui continue de résonner, de fasciner et de déranger, prouvant que même au bord de l'abîme, le génie peut créer l'éternité.
Si vous ne le retrouvez pas :
Ce disque est peut-être déjà parti... Mais pas de panique !
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